Psychologies

Karine Chevreul : « Les jeunes ne sont pas moins résistants, ils subissent beaucoup plus de pression »

Jamais les jeunes n’ont été aussi connectés, aussi sommés de réussir, et pourtant si nombreux à se sentir seuls. Derrière ce mal-être, la chercheuse Karine Chevreul dessine le portrait d’une génération épuisée par la pression de devoir être à la hauteur.

Alors que la santé mentale est érigée en grande cause nationale pour la deuxième année consécutive, les derniers résultats de l’étude Mentalo dressent un constat préoccupant sur le bien-être psychologique des jeunes. Initiée en 2024 par l’Inserm et l’université Paris Cité auprès de plus de 20 000 participants âgés de 11 à 24 ans, elle révèle que seul un jeune sur deux déclare se sentir bien mentalement, tandis que près d’un tiers présente un risque de détresse psychologique anxio-dépressive modérée à sévère. Les filles apparaissent particulièrement vulnérables : 40 % déclarent aller bien, contre 60 % des garçons. Plus inquiétant encore, chez les collégiennes, cette proportion est passée de 66 % à 37 % entre 2024 et 2026. Au cœur de ce mal-être, une pression scolaire omniprésente : pas moins de 87 % des jeunes ressentent une pression à la réussite. À cela s’ajoutent les injonctions des réseaux sociaux et un sentiment de solitude qui touche 40 % d’entre eux. Autre résultat troublant : dans plus de la moitié des cas, les jeunes évaluent mal l’évolution de leur propre santé mentale. Alors, cette génération est-elle réellement plus fragile que les précédentes ? Ou subit-elle des exigences devenues excessives ? Karine Chevreul, professeure de santé publique et chercheuse à l’Inserm et à l’origine de l’étude Mentalo, décrypte les mécanismes de ce mal-être et invite à changer notre regard sur une jeunesse qui réclame avant tout le droit de grandir sans pression permanente.

Psychologies : L’étude Mentalo montre une dégradation du ressenti des jeunes. Faut-il y voir le signe d’une génération plus fragile que les précédentes ?

Karine Chevreul : Je ne dirais pas du tout qu’ils sont moins résilients. Ce que nous observons, c’est qu’ils sont soumis à une pression très importante. Et ce qui m’a frappée, c’est que leur première source de mal-être est liée à la scolarité, avant même la famille ou les amis. Je ne m’y attendais pas. Il y a aussi ce sentiment de solitude qu’ils expriment. Je ne sais pas s’il est plus important qu’autrefois, car il est difficile de comparer. Mais il est paradoxal de constater qu’ils sont de plus en plus connectés et qu’ils se sentent malgré tout seuls.

Les réseaux sociaux jouent aussi un rôle dans cette pression. L’adolescence est un âge où l’on veut être normal, ressembler aux autres. Or, aujourd’hui, les réseaux sociaux déplacent complètement la norme. Avant, votre référence était votre collège, votre groupe social. Désormais, elle se construit à partir de ce que vous voyez en ligne. Et les algorithmes renforcent cette impression : plus vous regardez un type de contenu, plus on vous propose des contenus similaires. Vous finissez par avoir le sentiment que tout le monde se ressemble et qu’il faut absolument être comme ça. Cela concerne l’apparence physique, les vêtements, la façon de se comporter. Alors non, je ne sais pas si les jeunes sont plus vulnérables. Je pense surtout qu’ils subissent beaucoup plus de pression.

À cette pression de conformité s’ajoute celle de la réussite scolaire. Comment les outils numériques ont-ils transformé le rapport des adolescents à l’échec ?

Karine Chevreul : La grande différence, c’est qu’ils sont aujourd’hui connectés en permanence à leurs performances scolaires. Avec Pronote, les notes sont accessibles tout le temps, aux élèves comme aux parents. Avant, vous aviez une mauvaise note, vous en parliez éventuellement avec vos parents à la fin du trimestre. Aujourd’hui, dès qu’une note tombe, elle peut devenir une source de stress immédiate. Et surtout, on ne regarde plus seulement si l’on a obtenu 10, 12 ou 14. On regarde où l’on se situe par rapport à la moyenne de la classe. Je me suis moi-même surprise à avoir ce réflexe avec mes enfants. Je leur disais que le plus important était d’être au-dessus de la moyenne de la classe. Et je me suis rendu compte de ce que je leur faisais porter ! On devrait regarder la progression d’un élève plutôt que de le comparer sans cesse aux autres. Je l’ai vu à la maison, mais aussi dans les établissements scolaires. Une note de mathématiques qui chute au deuxième trimestre peut suffire à terroriser un enfant, parce qu’il s’imagine déjà que cela l’empêchera de devenir vétérinaire.

Et les parents participent à cette pression. Pas parce qu’ils veulent faire du mal à leurs enfants, bien au contraire. Ils les aiment, ils veulent les aider, mais ils les poussent malgré eux dans cette compétition permanente. Il y a aussi Parcoursup. Le problème n’est pas seulement l’outil, c’est la sélection et le sentiment qu’il n’y a pas de place pour tout le monde. Et puis, il y a cette injonction à être heureux, à devenir la meilleure version de soi-même. Mais à l’adolescence, on cherche encore qui l’on est ! On devrait pouvoir se dire : je vais faire ce que je peux, et ce sera déjà bien.

Les jeunes parlent davantage de santé mentale, mais savent-ils réellement reconnaître les signes de leur propre mal-être ?

Karine Chevreul : Non, et c’est précisément pour cela que je pense qu’il faut développer une véritable éducation à la santé mentale. Aujourd’hui, on a le sentiment que la parole se libère et que la santé mentale est moins stigmatisée. Mais être capable de parler de la santé mentale des autres ne signifie pas que l’on sait reconnaître quand on ne va pas bien soi-même. Les jeunes sont plus disposés à en parler que les générations précédentes. Mais ils évoquent surtout la détresse psychologique ou les troubles psychiques. Ils connaissent beaucoup moins ce qui constitue leur bien-être et les signes qui permettent de comprendre que leur santé mentale s’améliore ou se dégrade. C’est ce que nous voulons leur apprendre à travers une application d’éducation et de promotion de la santé mentale que nous développons actuellement.

Il s’agit de comprendre ce qui influence notre équilibre : les relations amicales, les relations amoureuses, la famille, l’école, le stress. Qu’est-ce qu’une relation saine ? Comment prendre de la distance avec une situation qui nous fait souffrir ? Vers qui se tourner lorsqu’on commence à aller moins bien ? Il faut aussi apprendre à reconnaître certains signes. Si je pleure plus longtemps que d’habitude, si je me dispute avec tous mes amis, peut-être que quelque chose ne va pas. Il ne s’agit pas de poser soi-même un diagnostic, mais de savoir quand il faut demander de l’aide. Moi-même, avec le recul, j’ai compris certains signes de mon propre mal-être à l’adolescence. Par exemple, lorsque je commence à demander à mes enfants si j’ai grossi, ils me répondent : « Maman, ça ne va pas, c’est dans ta tête ! » Ils savent que c’est un signal chez moi. L’essentiel est d’apprendre à se connaître. Et cela concerne aussi les parents, qui n’ont pas nécessairement appris à reconnaître ces signes.

Face à cette accumulation de pressions, comment interprétez-vous les mobilisations lycéennes ? Peuvent-elles aussi être une manière de reprendre du pouvoir sur leur vie ?

Karine Chevreul : Oui, bien sûr. Quand les jeunes disent qu’ils n’en peuvent plus de Parcoursup, je pense qu’ils expriment quelque chose de plus profond : ils n’en peuvent plus de la compétition, du stress et de la pression permanente. Ils réclament aussi davantage de transparence et de justice. Et je les comprends. Vous auriez voulu, vous, d’une adolescence comme celle-là ? Moi, j’ai redoublé ma seconde. J’ai obtenu mon baccalauréat au rattrapage, puis je suis entrée en médecine. Je me suis laissé le temps de travailler, de progresser, de trouver mon rythme. Et cela ne m’a pas empêchée de réussir ensuite.

Aujourd’hui, j’ai le sentiment que les jeunes n’ont plus ce droit à la deuxième chance. Tout commence très tôt. Une mauvaise note peut leur donner l’impression que leur avenir est déjà compromis. Et ils savent bien qu’ils ne disposent pas tous des mêmes conditions d’apprentissage. À l’adolescence, on est particulièrement sensible à l’injustice. Ils refusent d’accepter que les choses soient ainsi, et qu’elles le restent. Mais ces mobilisations ont aussi une dimension collective importante. D’un seul coup, ils ont une cause à défendre ensemble, quelque chose qui les rassemble. Or, ce collectif leur manque beaucoup aujourd’hui. Avec la réforme du baccalauréat et l’organisation des enseignements de spécialité, les lycéens changent constamment de groupe. Ils n’ont plus nécessairement une classe dans laquelle ils passent toute leur journée, avec les mêmes camarades. Cela ne signifie pas qu’ils n’ont pas d’amis, mais il manque cet effet de groupe, cette socialisation quotidienne. Et quand on sait à quel point la solitude peut peser sur leur santé mentale, ce n’est pas anodin.

Au-delà des constats, que faudrait-il changer dans notre manière de considérer les jeunes pour mieux protéger leur santé mentale ?

Karine Chevreul : Je pense qu’il faut d’abord se demander quelle place nous leur donnons réellement dans notre société. Heureusement, tous les adultes ne réagissent pas de la même façon aux mobilisations lycéennes. Certains les soutiennent et demandent qu’on les laisse s’exprimer sans forcément les frapper. Mais la question est plus large : est-ce qu’on les écoute vraiment ? Est-ce qu’on leur accorde la place qu’ils méritent ? Nous vivons dans une société vieillissante, qui donne beaucoup d’avantages aux générations plus âgées. Et pourtant, les jeunes sont notre avenir. Il faut aussi regarder ce qui se passe concrètement dans les établissements. Par exemple, des chefs d’établissement nous parlent aujourd’hui de la montée du masculinisme chez les très jeunes garçons et de ses conséquences pour les filles. Certaines subissent de plus en plus de remarques et de comportements difficiles. On avait le sentiment d’une évolution vers une plus grande égalité et une meilleure reconnaissance de la place des filles. Et parallèlement, certains discours véhiculés notamment sur les réseaux sociaux semblent produire des effets inverses. Ce sont des observations de terrain, pas des conclusions que nous pouvons directement tirer des chiffres. Il faut rester prudent et approfondir les recherches. Mais c’est précisément pour cela que nous avons besoin de continuer à écouter les jeunes.

Avec Mentalo, nous disposons désormais de données qui nous permettent de suivre l’évolution de leur santé mentale et de repérer des signaux préoccupants. Initialement, l’étude devait durer deux ou trois ans. Aujourd’hui, nous réfléchissons à la possibilité de la pérenniser, notamment avec le soutien de l’Éducation nationale. L’objectif n’est pas seulement de produire des chiffres. C’est de mieux comprendre ce que vivent les jeunes et de disposer d’outils utiles pour agir en faveur de leur santé mentale.

Karine Chevreul : « Les jeunes ne sont pas moins résistants, ils subissent beaucoup plus de pression »